Voilà un livre fascinant que j’avais hâte de découvrir tant il regroupe de particularités qui m’intéressent et que vous pouvez aisément déterminer au fil de ces chroniques : c’est une réédition patrimoniale d’un titre paru initialement aux États-Unis en 1967 aux éditions Harper & Row (maintenant HarperCollins), qui reprend la contrainte classique en littérature jeunesse de l’abécédaire tout en la renouvelant, le tout particulièrement bien édité et fabriqué grâce aux éditions MeMo.

Donald Crews est un auteur-illustrateur américain de livres pour enfants principalement actif des années 60 à 90 et dont voilà le premier livre publié. S’en sont suivis plusieurs autres livres apportant à leur auteur une vraie reconnaissance, et notamment Un Train passe, toujours édité et disponible dans sa traduction française aux éditions L’école des loisirs. Il a reçu plusieurs distinctions au cours de sa carrière, dont des médailles Caldecott. Toute son
œuvre n’a pas été traduite en France, même si certains titres l’ont été dans les années 1980 aux éditions L’école des loisirs, peu d’entre eux toujours disponibles.

L’abécédaire est l’une des formes de livres à contrainte les plus répandues en littérature jeunesse. Il s’agit autant pour les lecteur.ices d’apprendre l’alphabet, voire le début de la lecture que d’appréhender et de catégoriser le monde et ce qui le compose. Pour l’auteur, il peut devenir un stimulant exercice de style en se pliant à la contrainte des 26 lettres de notre alphabet, de leur ordre et du choix de ce qui y est représenté. Si nous passons régulièrement du A pour Arbre ou Avion au Z pour Zèbre, ici, c’est avec un premier étonnement que l’on découvre que la lettre A se réfère à Au-dessus et le Z au Zigzag. Au lieu de choses plus ou moins quotidiennes, Donald Crews nous emmène dans un abécédaire autour de concepts qui n’ont donc pas de représentation figée dans notre inconscient. Comme l’évoque le titre français et la courte introduction, nous sommes invité.es à tout explorer dans cette contrainte des 26 entrées à la suite. C’est que les notions représentées ont toutes un rapport à la spatialité, aux repères que l’on peut avoir dans l’espace du livre ou du monde.

En jouant, d’un œil très mathématique, dans le carré du livre et de chaque page, voilà qu’alternent les doubles-pages avec à gauche, sur un fond de couleur contrastant et à chaque fois différent, la lettre (en majuscule et minuscule), le mot correspondant puis une courte explication complémentaire à l’illustration en page de droite. Les images semblent abstraites, faites de simples formes géométriques (principalement le carré) dans des aplats de couleurs vives et de noir sur le fond blanc de la page, pas toujours visible, mais toujours utile à l’explicitation du concept s’il l’est. Ainsi, à la lettre B correspond le mot « bas » et l’explication « où se trouve le vert » face à une page blanche où se détache tout en bas une bande verte.

Ainsi, des concepts plus ou moins évidents ou abstraits s’en trouvent particulièrement facile à appréhender dès un jeune âge par ce jeu entre texte et graphisme autour de la géométrie dans l’espace. Par cette épure conceptuelle, les enfants-lecteur.ices se retrouvent vite pris.es au jeu des formes, couleurs, nombres et tailles pour définir des emplacements ou positions et se repérer dans l’espace qu’est le livre, voire plus en élargissant la lecture à l’espace qui nous entoure. Il y a là comme une sorte de jeu de cubes à déplacer pour tout expliquer ; l’envie nous prend alors de manipuler le livre, le tourner ou l’éloigner pour en démultiplier les effets. Peuvent être convoqués autant l’abstraction du peintre Piet Mondrian dès la composition de couverture que le jeu vidéo telle une partie de Tetris bien agencée.

À noter que la traduction de ce livre par l’équipe des éditions MeMo, sous la supervision de l’auteur, toujours en vie, a poussé cet esprit de jeu pour correspondre à un réel abécédaire français en conservant toutes les illustrations mais en adaptant parfois leur ordre et la lettre correspondante (lettre partie du mot mais pas toujours initiale), pouvant donner des allers-retours savoureux avec la version originale. Ainsi, le C de « corner » en anglais aurait pu être traduit par « coin » à la même lettre mais devient dans la version française le « recoin » pour laisser au C la place du mot « complet ». Voilà un minutieux puzzle d’édition et de traduction comme une mise en abîme du concept même du livre qui a dû ravir Donald Crews.

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